Quelle urbanité pour nos villes ?

février 21st, 2010 § Laisser un commentaire

L’idée de revenir sur la notion de ville et sur ses implications dans le milieu des activités culturelles, date désormais d’un certain temps. A la fin de novembre 2009, en fait, on a participé aux 16émes rencontres des Banlieues d’Europe à Liège (B) Créativité et innovation dans les villes européennes. Ces trois jours de conférences et ateliers thématiques étaient liés par deux fils rouges constamment entrelacés: la ville est le milieu le plus propice au développement des liens nécessaires à toute activité artistique-culturelle, et, en même temps, la ville est le destinataire congénital de ces activités.

Eric Corijn, professeur de Géographie sociale et culturelle à l’Université Libre Flamande de Bruxelles, dans son intervention Un monde en transition, introduisit ces deux sujets en illustrant la nouvelle importance acquise par la ville à la suite du mouvement d’urbanisation qui a affecté notre société pendant le dernier siècle. Aujourd’hui, nous le disait Corijn,  55% de la population mondiale (85% en France) habite une ville, contre 10% au début du XXème siècle. A la suite de ce mouvement de concentration, l’homme contemporain se retrouve un être urbain et sa culture  une culture inévitablement urbaine. Cet essor, étant en relation directe avec le développement des flux (hommes, informations, etc.), est en train de structurer l’urbanité à l’intérieur d’un réseau global dont les villes deviennent les hubs. Grâce à cette nouvelle position de carrefour par rapport aux flux, la ville devient une sorte de pôle de « métissage » où les informations et les gens stationnent pour quelques instants en donnant lieu à des combinaisons toujours originales.

Les interventions et les ateliers qui se succédèrent pendant ces journées contribuèrent à structurer mes réflexions autour de l’adjectif « Urbain »; une question surtout m’obsédait  c’est-à-dire la place de l’homme  dans ce nouvel espace.

Dans un des premiers articles de ce blog (Périphérie) on affirma que la Ville existe là où il y a un espace de relation entre les gens. Plus qu’à une dimension spatiale cette définition nous renvoie à une condition mentale. La ville est ainsi libérée de sa matérialité physique car elle existe foncièrement grâce à l’interaction humaine. Toutefois, pour pouvoir essayer de répondre à notre question, nous sommes obligés de reconsidérer la Ville à partir de sa dimension physique. Ce qui nous amène à compléter notre ancienne thèse avec une dimension territoriale : s’il est vrai que la ville prend forme dans l’interaction humaine, son organisation spatiale affecte cette même interaction. C’est la célèbre boucle à “circularité rétroactive” : l’inter-action donne forme à la Ville autant que cette dernière cloisonne et affecte l’interaction.

Dans son ouvrage, La condition urbaine, Olivier Mongin nous dit que la richesse historique de la Ville dérivait du fait que sa dimension finie, en obligeant la multiplicité des interactions et des contacts dans une zone déterminée, provoquait des « courts-circuits » continuels qui donnaient lieu à l’impondérable (pour nous la Créativité). Ces « courts-circuits » étant le résultat d’une tension générée par  l’inscription des inter-actions dans un espace défini et par l’exigence de trouver un rythme à l’eternel conflit des oxymores de la vie sociale (dehors/dedans; public/privé; masse/solitude; hétérogénéité/homogénéité). En même temps, c’était justement sur le rythme de la mise en tension des oxymores que la ville se modelait et acquérait son caractère.

Aujourd’hui, selon Mongin notre société est en train de perdre sa dénotation proprement urbaine pour entrer dans un âge proprement « Post-Urbain ».

A la suite de la Troisième mondialisation, celle liée aux développements des télécommunications et de l’informatique, la ville a totalement muté. Elle a laissé place à une dynamique métropolitaine qui oppose à l’importance des lieux de mise en relation, l’importance des flux. Si la ville avait comme mission spatiale d’accorder des termes opposés, avec la prévalence des flux, le frôlement et le frottement se font plus rares, tandis que la conflictualité est progressivement contenue.

Dans cette logique de mobilité et de prévalence des flux la dimension publique peut être ignorée. C’est alors que la conflictualité qui gère le rapport Public/Privé – et qui permet ce qu’on appelle l’Expérience Urbaine – se dissout en favorisant une logique de privatisation et de cloisonnement aux dépens de la conflictualité et de la mixité.

Les lieux s’organisent alors par rapport à la proximité des flux et non plus seulement par rapport au centre ville. A l’intérieur de cette nouvelle maquette, les échanges entre les banlieues se multiplient au détriment des échanges avec le centre. De plus en plus les lieux tendent à s’homogénéiser – le centre ville devient apanage des classes « aristocratiques » (Gentrification) et éloigne les classes moyennes qui s’installent le long des trajectoires des flux (Périurbanisation) ; les classes populaires, en revanche, sont reléguées loin du centre et des flux – et à perdre leur tension créative causée par l’instable équilibre des diversités qui se côtoient.

Par ailleurs, avec la prédominance du privé sur le public, même le temps d’exposition à l’environnement se transforme en un temps de passage à travers l’environnement, ce qui implique toute une reconsidération du concept d’Expérience Urbaine. En effet on expérimente la ville alors qu’on se plonge dans sa dimension publique, où les tensions entre les oxymores sont les plus manifestes. C’est dans ce milieu dense, tendu et controversé, que la base de toute inventivité, la création de liens, a le plus de possibilité de se mettre en œuvre.

Si on retient cette analyse – l’actuelle organisation urbaine est plus un écueil qu’un soutien à l’imagination – elle pose forcément le problème du comment renverser cette tendance.

De son point de vue architectural-urbanistique, Mongin propose une revalorisation de la dimension locale qu’il nomme – pour nous rappeler finalement que l’émancipation passe par une prise de conscience de soi et de sa condition, c’est-à-dire par une réappropriation – « lutte des lieux ». En effet, sans une remise en cause de l’imaginaire collectif et une reconsidération du pouvoir symbolique de l’espace public on ne peut pas espérer que les habitants retrouvent le plaisir de jouir de l’espace public.

Loin de vouloir offrir des recettes résolutives, nous sommes fermement convaincus qu’il n’y a rien de plus approprié que des Activités Culturelles pour changer symboliquement les habits de l’espace public. En effet, sans aller plus loin, mais surtout sans vouloir mettre en cause la moindre implication sociologique des arts (pas ici de toute façon) il nous semble évident que seulement une politique culturelle cohérente et d’envergure serait en mesure d’atteindre ce but.

Un point de départ possible pour une politique pareille, qui franchement nous fascine beaucoup et sur laquelle nous conclurons cette intervention, est le fait d’altérer l’univers symbolique qu’entoure la pratique dominante d’utilisation de l’espace urbain. L’idée c’est de revenir à une sorte de jouissance de la vie « publique » en revisitant la pratique dominante, c’est-à-dire celle du déplacement.

A ce propos par exemple, il y a toute une série de pratiques sportives (faisant partie de la grande famille de « Cultures Urbaines ») qui peuvent aider à débuter ce processus de reconsidération de la mobilité en faveur du public. Regardés avec suspicion dans une culture qui privilégie une mobilité formatée, le skateboarding, le rollerblading, la pratique du parkour, etc., en déplaçant l’individu d’un point A jusqu’un point B, côtoient cet usage de l’espace mais le minent de l’intérieur puisque ils en bouleversent la signification. Dans ces activités, le but n’est pas de rentrer le plus tôt possible dans l’univers privé, mais, au contraire, c’est le déplacement  même. Ces pratiques ont donc l’atout de considérer la ville comme un terrain de jeu et d’habituer leurs pratiquants à observer la ville en altérant les connotations symboliques dominantes. Ces activités, généralement considérées comme gênantes, peuvent au contraire devenir les leviers d’un mouvement de requalification de la dimension publique de la ville puisqu’elles imposent au pratiquant un regard de la conurbation et de son ameublement complètement différent et permettent au passant de se confronter avec des points de vue divers.

C’est le début d’une dynamique d’admission des possibles qui est justement à la base de tout processus d’évolution.

  • O., Mongin, La condition urbaine: La ville à l’heure de la mondialisation, Paris, 2005.

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