Pour une démocratisation de la Culture

janvier 11th, 2010 § Laisser un commentaire

Comme d’ailleurs le dit le titre de ce blog, nous sommes fortement convaincus du potentiel des manifestations culturelles dans les dynamiques du développement social et économique.

De toute façon, pour que la culture puisse vraiment avoir un rôle pareil, il est essentiel que soit garantie l’application effective d’une condition fondamentale: la Possibilité Réelle pour chaque individu d’accéder à toutes les manifestations culturelles – y compris donc l’accès aux lieux qui lui sont consacrés. C’est ce qu’on appelle la Démocratisation de l’accès à la Culture ou plus simplement la Démocratisation de la Culture.

Parler de démocratisation de la Culture signifie parler du fait que toute personne, nourrissant un désir d’enrichissement intellectuel, se trouve en possession de tous les outils qui lui assurent le pouvoir Réel de s’orienter, en toute conscience, dans l’offre Culturelle mais surtout d’en jouir. La Démocratisation de la Culture comporte donc une stimulation continue de la curiosité et de la soif  de savoir de chacun et le fournissement de tous les outils nécessaires à satisfaire au quotidien cette exigence.

A ce propos, si la tutelle du droit d’accès à la Culture est assurée par tout droit national et international[1], son application heurte violemment les données des statistiques de fréquentation des lieux de diffusion culturelle par les différentes classes sociales. Cette donnée nous a fait penser à une incohérence entre la Possibilité Pure d’accès aux lieux de diffusion culturelle (celle-là irréfutable) et la Possibilité Réelle que toute personne ait d’entrer dans un de ces lieux.

Pour la plupart de ces lieux « institutionnels », comme les Musées, les Centres d’exposition, les Théâtres, etc., il y a un véritable problème d’attraction de nouveaux publics. En effet, ce qui se passe d’habitude c’est que ceux qui ont été habitués à suivre le monde de l’art continuent à le suivre mais ceux qui n’ont pas été habitués à le suivre continuent dans leur inertie initiale, quoi qu’on fasse pour les attirer. A ce propos, on peut affirmer que toutes les actions – politiques des prix, campagnes d’exposition, nouvelles technologies, activités sur les territoires d’implantation – mises en œuvre par ces lieux afin d’attirer de nouveaux publics, ont réalisé le plus souvent une fidélisation des visiteurs qu’une augmentation numérique de ceux-ci.

Cette problématique de l’accessibilité effective des lieux de diffusion n’est évidemment pas nouvelle. La préoccupation des « institutions » Culturelles face à leur ouverture effective à l’ensemble de la population, a progressé au fur et à mesure que le monde reconnaissait l’importance du rôle de la Culture dans la société. Notamment cette préoccupation, en se liant aussi à celles de l’émancipation personnelle et de classe, donna lieu, au début des années soixante du XXème siècle, à toute une séries d’études sociologiques à l’échelle européenne, sur la fréquentation de lieux de diffusion culturelle. Parmi ces études une en particulier, établie sur la fréquentation des musées de 5 pays Européens, aboutit à une publication qui fit école: L’Amour de l’Art. Les musées européens et leur public de Pierre Bourdieu et Alain Darbel.

Si les données de la recherche portaient sur un type particulier de lieu de diffusion, le Musée, leur interprétation sociologique – en s’appuyant sur le principe que les pratiques d’une catégorie sociale ou d’un groupe d’individus, ayant le même niveau d’instruction, tendant à constituer un système (Bourdieu) – a valeur pour tous les lieux traditionnels de diffusion.

L’analyse que Bourdieu faisait à partir de l’exploitation des données, effectué par Darbel, partait d’un constat que nous avons fait nôtre: Il est incontestable que notre société offre à tous la possibilité Pure de profiter des œuvres exposées dans les musées, il reste que seuls quelques-uns ont la possibilité Réelle de réaliser cette possibilité. Pourquoi ? se demandent-ils.

Les données de cette recherche démontraient que chaque « classe » sociale est représentée parmi les visiteurs des musées selon une proportion inverse à la possibilité qu’elle ait d’obtenir un diplôme supérieur. Pour Bourdieu cette donnée dévoilait irréfutablement l’importance du rôle de l’Ecole

parce qu’il y voyait un déconcertement des classes dépourvus du « chiffre » culturel face à la compréhension de ce qu’ils voyaient.

Pour lui tout bien culturel peut faire l’objet d’un apprentissage qui va de la simple sensation actuelle jusqu’à la délectation savante. La familiarité avec les codes utilisés par les artistes est ce qui fait bousculer la jouissance du bien culturel de la simple reconnaissance à la délectation savante. En effet nous percevons la réalité qui nous entoure selon notre culture et le degré de familiarité que nous avons avec elle. En d’autres termes l’Esthétique ne peut être, sauf exception, qu’une dimension de l’Ethique (ou mieux de l’ ἔθος: l’habitude, la coutume) et l’Ethique nous arrive principalement de notre éducation (tant formelle qu’informelle).

C’est pour cela que toute initiative de la part des lieux de diffusion peut attirer un public nouveau d’une manière seulement occasionnelle. C’est seulement à travers l’élévation générale du niveau d’instruction, donc à travers un plus grand investissement de l’Etat dans l’instruction formelle que la possibilité Pure d’accès aux lieux de diffusion peut se transformer en une possibilité Réelle.

Pour Bourdieu il y a seulement deux institutions qui peuvent nous donner les instruments que suppose la Familiarité: la Famille et l’Ecole. Mais si l’éducation écolière est la même pour tous, l’éducation familiale diffère selon les classes sociales, l’instruction et la sensibilité spécifique des ses membres. A ce propos Bourdieu est très explicite : Plus l’Ecole abandonne la tâche de transmission culturelle à la Famille et plus l’action scolaire tend à consacrer et à légitimer les inégalités préalables.

Cet ouvrage, après quarante ans, n’a pas perdu de sa vérité. Bien que les chiffres dévoilent une société complètement différente de la nôtre, la tendance (ou le fil rouge, pour employer une expression plus proche du monde culturel) qui les conduit reste valide. En plus cette étude nous souligne un point crucial : la garantie du droit à l’accès à la Culture implique un engagement continu de la part de la communauté. Cette action doit partir évidemment de l’Ecole et être accompagnée au plus près possible de la Famille. Si l’action de l’Ecole, pour qu’elle ait de la crédibilité, doit être relevée par la Famille, l’action de la Famille doit idéalement marcher en parallèle avec celle de l’Ecole. Edgar Morin dans La tête bien faite, dit justement qu’une tête bien faite, au contraire d’une tête bien remplie, est celle qui a été habituée à lier les informations entre elles, à gérer différents codes, à changer de points de vue etc. Si on y pense bien, en effet, c’est exactement le rôle de l’art et des manifestations culturelles dans le parcours éducatif d’une personne. C’est un exercice d’admission des possibles et de création de liens, exactement comme l’envisage Morin.

Si la pratique de la fréquentation des lieux culturels et le fournissement du « chiffre » culturel sont deux éléments indispensables, un autre point incontournable pour une Réelle application du droit à l’accès à la Culture est que l’individu continue de nourrir l’envie d’un propre enrichissement Intellectuel. Le renouvellement d’une pratique culturelle, on l’a dit, est quelque chose qu’on vit au quotidien tant au niveau personnel qu’ au niveau social. Ou mieux, c’est quelque chose qu’on vit au niveau personnel parce qu’ inscrit dans une Ethique sociale et collective.

C’est dans ce cadre que nous pensons que toutes les organisations qui œuvrent dans le milieu de l’éducation populaire ont, à ce propos, une place particulière.

Ces organisations ont, à notre avis, deux tâches fondamentales à accomplir: annuler la distance entre institution et citoyens, pouvoir et non pouvoir, savoir et ignorance, etc. et former un réseau actif qui entoure l’individu afin de justifier et nourrir constamment la soif de savoir.

Un des problèmes principaux dans la jouissance des biens culturels, comme il ressort de l’ouvrage de Bourdieu et Darbel, est le sentiment qu’a une grande tranche de la population, celui de se sentir déplacée dans les lieux traditionnels de la Culture, parce que perçus comme lointains. C’est le problème classique de la Distance entre Savoir et Ignorance, ou mieux encore entre Maître et Elève. Cette distance devient un barrage insurmontable pas seulement à l’apprentissage mais à l’envie même d’enrichissement intellectuel. C’est ce que Rancière appelle la Distance Abrutissante. Cette distance est insurmontable parce qu’elle est donnée du simple jeu des positions occupées par qui émets le savoir et qui le reçoit. Dans cette logique, chaque essai de l’institution à réduire la distance entre savoir et ignorance, comporte un inévitable renouvellement de cette distance. La solution à ce paradoxe se trouve dans le fait que La distance n’est pas un mal à abolir mais, c’est la condition normale de toute communication. Ce qu’il faut abolir donc – et que seules les organisations impliquées dans l’éducation populaire peuvent attraper saisir – est la distance, abrutissante, entre les positions de qui délivre le savoir et de qui doit s’en emparer.

La possibilité la plus accessible, que nous voyons, pour résoudre ce paradoxe est l’implication sur base bénévole de la population dans la préparation des manifestations culturelles. Le seul fait de participer peut comporter, à notre avis, une prise de possession de l’événement donc une plus grande possibilité de familiarisation avec les biens culturels. Le but est la substitution de la Distance fixée entre les positions du Savoir et de l’Ignorance avec la Distance factuelle qu’on retrouve dans le trajet entre ce qu’un individu sait déjà et ce qu’il doit encore apprendre.

Le second point est plus immédiat et dérive directement du fait que nos habitudes dépendent fortement du milieu où nous vivons. C’est-à-dire que si nous habitons un milieu qui vise à solliciter la soif du savoir et du plaisir Esthétique de la citoyenneté, alors nous aurons beaucoup plus de possibilités de nourrir un besoin pareil. D’ailleurs c’est le même principe qui conduit le marketing publicitaire.

C’est de ce point de vue que sont envisageables toutes les manifestations qui entendent impliquer les citoyens et amener l’art et la culture dans les lieux du quotidien ou, en tout cas, en dehors des lieux dits « institutionnels ». Parce que, s’il est vrai, comme le dit Bourdieu, qu’elles oublient que la pratique culturelle est une entreprise délibérée et régulière, il est vrai aussi qu’elles ont en tout cas pour effet de convaincre ceux qui les entreprennent de la légitimité de leur entreprise et, nous l’ajoutons, de contribuer à former l’ ἔθος de la pratique culturelle qui est essentielle pour une véritable Démocratisation de l’accès à la Culture.

[1] Notamment la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme (1948), article 27; le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels (1976), article 15 ; la Déclaration Universelle de l’Unesco sur la Diversité Culturelle (2002), articles 5 et 6.

  • P., Bourdieu, A., Darbel, L’amour de l’art. Les musées européens et leur public, Paris, 1969.
  • E., Morin, La tête bien faite, Paris, 1999.
  • J., Rancière, Le spectateur émancipé, Paris, 2008.

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