Ecologie et Culture

août 11th, 2009 § Laisser un commentaire

Depuis quelques semaines je pensais écrire un petit article sur la liaison entre Ecologie et Culture (toujours entendue non pas dans le sens anthropologique du terme, mais en tant que activités artistiques-culturelles, en y ajoutant les lieux qui accueillent ces activités). Enfin le voila:
L’idée m’était arrivée après avoir lu deux auteurs, tout à fait différents: Latouche et Morin. En fait, après ces lectures, il a été évident à mes yeux le fait que la marche forcée du développement économique ait complètement oublié l’Ecologie.
Cette Marche forcée – c’est de Lapalisse, je ne veux pas discuter sur ça – a créé une fracture entre l’Homme et la Nature, avec tous les macro- et les micro-problèmes climatiques et salutaires dont on parle beaucoup maintenant.
Dans notre écosystème cette seule blessure serait déjà très inquiétante. En fait, les dernières théories Evolutionnistes nous démontrent comment un système qui a perdu son équilibre interne, soit beaucoup plus exposé aux cataclysmes. C’est-à-dire qu’un système déchiré subit les conséquences d’un événement catastrophique d’une façon beaucoup plus meurtrière que si le système était en équilibre (Cavalli-Sforza). Nous vivons donc, pour être le plus bref possible, dans un système dans lequel tous les constituants (ceux de l’espèce dominante surtout) sont en danger.
Mais ça ne suffit pas. Le fait est que, comme nous le rappelle Lucie Sauvé, Nous sommes conscients que la rupture entre les humains et la nature est étroitement liée à la rupture entre les humains, au sein des sociétés comme entre les sociétés.

Malheureusement le problème est donc plus gros, car le noyau n’est pas uniquement la liaison interrompue entre homme et nature mais entre tous les constituants du Système, notamment du système social. Nous pouvons donc dire qu’il ne suffit pas seulement de changer le programme d’action économique, mais il faut aussi changer toute la stratégie. On ne peut pas penser et appliquer des remèdes à une tendance malsaine, il est nécessaire de reconsidérer toute la logique à la base. C’est pour ça que l’expression « Développement Soutenable » ne marche pas vraiment. D’ailleurs Latouche le dit clairement, dans La Décroissance sereine, quand il affirme (je vais à mémoire) lorsqu’on commence à ajouter des adjectifs aux substantifs, cela signifie qu’il est arrivé le temps de changer le substantif même. En fait le développement soutenable ou durable voit toujours un monde dichotomique: l’homme d’un côté et la nature de l’autre – tout en considérant l’Homme et ses activités comme un tout homogène.
Mais faisons un petit pas en arrière pour essayer de mieux comprendre.
La compartimentation du savoir, observée dans les derniers deux siècles, a été la base de notre incroyable avancement technique; c’est une donnée. Car le savoir s’est fait sectoriel, les sciences se sont multipliées, le système Terre a été disséqué; on y cherchait la structure à la base et, après ça, la structure de la structure, etc. Cela a permis à l’humanité un avancement technologique sans précédents. Cependant, en même temps, cette pratique a déchiré la vision globale des individus – les savants y compris. C’est-à-dire que on a fait de la Planète, non seulement un lieu de relations mécaniques et déterministes, mais aussi on a réduit cette idée au seul milieu opérationnel de chacun.
En effet, comme nous l’explique Morin, l’affaiblissement de la perception globale amène à l’affaiblissement du sens de responsabilité, en d’autres mots chacun se sent responsable uniquement pour sa propre tache. De plus on pourrait ajouter que par conséquence, il y a une diminution du sens d’appartenance.
C’est pour ça qu’il faut absolument recoudre le réseau relationnel de chacun, pour accroitre son sens d’appartenance à la communauté donc de responsabilité vers le Système.
Il faut que le champ visuel de tous soit amplifié, les points de vue diversifiés, les capacités d’interrelation agrandies, les échanges entre différentes expériences possibles – c’est le rapport avec les différences qui nous fait grandir.
Pour faire ça il est nécessaire d’empêcher que les conventions sociales deviennent des convictions personnelles (c’est la base de l’irresponsabilité institutionnalisée) donc il faut multiplier les points de vue possibles. Une des possibilités, à ce propos, est de multiplier les codes linguistiques par lesquels passe la communication.
Baudrillard, en parlant du pouvoir des images, disait qu’elles ont la capacité de vider leurs sujets de la signification d’origine, en transformant par conséquence la Réalité en Iperéalité. Heureusement cette Iperéalité reste liée à son référent contraignant, le code linguistique – grâce auquel nous la « déchiffrons ». En multipliant les codes utilisés on pourra donc sortir de l’impasse de Baudrillard, mais aussi on pourra briser l’équation de Bourdieu sensus=consensus, c’est-à-dire qu’on déchirera le pouvoir du langage dominant de créer un seul sensus partagé par tout le monde: une seule vision du monde. En fait, une vision du monde univoque est facilement contrôlable parce que ça empêche la curiosité car la réponse est toujours là.
Approcher les différents langages permettrait d’engendrer des possibilités d’innovation dans l’attribution de sens. Ça permettrait donc d’amplifier le réseau perceptif personnel et, si ce réseau s’agrandit, alors il y aura plus de possibilité que l’individu pense à soi en tant que partie d’un système et pas en dehors de lui.
Selon ce point de vue, les arts ont la caractéristique de nous parler en utilisant des langages inusuels, car elles utilisent des codes qui sortent du courant, et qui, pour être comprises, nécessitent un effort, une petite recherche du lien. Les arts offrent les associations sémantiques immédiates que les langages oraux ou écrits (sauf la poésie) ont du mal à exprimer.
Les arts offrent donc des possibilités perceptives très efficaces pour sortir du schématisme technologique et pour engendrer le sens Ecologique de l’individu. Elles provoquent, désacralisent, cherchent les liens, mêlent les sémantiques, invertissent les points de vue, expérimentent nouvelles techniques, changent l’utilisation des outils, dénoncent, fonctionnent comme un pont entre des univers sinon extrêmement lointain. Il y avait quelqu’un qui disait que l’artiste a la tache de démontrer que sans un certain animisme rien n’a de sens.
Bref les arts sont « animistes », elles évoquent toujours le lien entre l’objet et son univers. Exactement les liens qu’il nous faut pour recoudre les fractures.
D’autre part, les manifestations culturelles ont la propriété de fonctionner comme point d’agrégation, elles peuvent contribuer au réenchantement de la ville (pour citer un des publications de Hurstel), donner la possibilité de recoudre les fractures entre la cité et la périphérie et au sein de ces dernières – c’est à dire dans la communauté.
La ville est un écosystème. On peut y trouver de dynamiques relationnelles pareilles, mais à une échelle mineure, de celles que l’on trouve à l’échelle planétaire.
La Restauration des liens sociaux, le sentiment d’appartenance, le « metissage » linguistique et culturel, etc. ceux-là sont des pas très importants vers la responsabilisation de l’individu par rapport à son environnement, parce que tout ça lui souffle les connections entre le micro et la macro, entre lui et son monde.

Latouche, Petit traité de la décroissance sereine, 2007
Morin, La Tête bien faite, 1999
Cavalli-Sforza, Geni, Popoli e Lingue, 1996.
Bourdieu, Langage et Pouvoir Symbolique.
Hurstel, Réenchanter la ville, 2006.

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